J’ai débarqué à Montréal le 5 avril. Éclipse totale le 8. Trois jours à tuer.

Le premier soir, jetlag total. Y’avait un concert hommage à Nirvana aux Foufounes Électriques, j’avais acheté un billet, et pis c’est trente ans jour pour jour après la mort de Kurt Cobain, et pis j’suis resté dormir à l’hôtel, jetlag complet. Voilà. Hommage rendu.

Le deuxième jour j’ai erré. Montréal à pied, sans plan, comme on fait quand on connaît pas et qu’on s’en fout de pas connaître. Je suis tombé sur Habitat 67 de loin. Moshe Safdie, expo universelle, des cubes de béton empilés comme un gosse qui jouerait aux Lego avec des blocs de 90 tonnes. C’est beau. C’est du brutalisme, c’est brut, c’est honnête. Pas de façade, pas de décoration, juste la structure. Y’a des gens que ça dérange. Moi je trouve que c’est ce qu’on fait de mieux quand on arrête de mentir avec les matériaux.

Le soir, des bières. Le lendemain, des bières. Montréal c’est bien pour ça.

Sur l’event Facebook du Mont-Saint-Hilaire, bien avant de me rendre au Canada, j’avais demandé comment se rendre à la réserve en transports en commun. J’avais décidé d’aller là-bas avant de quitter la Suisse — une réserve naturelle, une clairière, pas un parking de centre commercial avec 10'000 personnes et des lunettes en carton. Une dame avait répondu, Lilia, elle m’avait proposé de me prendre en voiture.

J’ai hésité. Le Canada c’est grand, y’a des forêts, des routes longues, et des gars qui découpent des gens dans des bus Greyhound. Mais bon, on avait causé un petit peu en direct live, j’ai finalement dit oui, j’avais pas trop peur. Trop sympa, elle est venue me chercher devant mon hôtel. Et elle était avec une copine et le fils de celle-ci. Zéro cannibalisme of course. Super sympa.

On est arrivés au Mont-Saint-Hilaire au parc privé de l’université McGill. La personne à l’entrée du parc nous a branché sur un endroit qui avait l’air pas mal. On a marché assez longtemps, y’avait de la neige, et en fait le lieu était nul, y’avait des branches d’arbres dans le champ, ça n’allait pas du tout. On avait le temps, on est revenu plus au centre du parc. Et là y’avait cette clairière, elle semblait parfaite. Y’avait déjà un couple de retraités québécois qui habitaient à côté du parc — venus la veille, ils savaient que c’était le spot. Des gens sympas, on avait bien discuté. Sinon c’était calme. J’étais le seul avec du gros matos photo. Lilia, son amie et le fils de celle-ci nous ont rejoints, elles ont déployé leurs chaises de camping, j’ai déployé mon matos photo, on était prêt. C’était parfait.

J’ai pas dit, mais Lilia et son amie sont d’origine Algérienne et faisaient le Ramadan. Ça n’a bien entendu aucune sorte d’importance, sauf pour le gag qui arrive après.

Il faisait chaud. Et puis petit-à-petit, moins chaud. La lumière a baissé, mais pas comme quand le soleil se couche, pas dans une direction. Partout en même temps. Comme si quelqu’un baissait un dimmer. J’ai remis la grosse veste.

J’étais stressé parce que le moment fatidique arrivait et j’avais de la peine à garder le soleil dans l’axe du 400mm de mon appareil photo. Et la nuit est venue. Wouah.

Et les biches sont sorties.

Éclipse solaire du 8 avril 2024
Éclipse solaire du 8 avril 2024

Deux-trois biches, dans la clairière. Elles se sont pointées comme si c’était le soir. Pépères. Elles s’en foutaient de l’éclipse, de Facebook, de nous. Pour elles c’était l’heure, point.

Le gamin, lui, il avait une question. Si c’est la nuit, on peut rompre le jeûne du Ramadan ? Théologiquement c’est pas con. Astronomiquement c’est la nuit. Le soleil est caché. Techniquement le kid a raison et personne a su quoi lui répondre. Mais on a rigolé.

Quelques minutes de noir total en plein après-midi. Les biches qui broutent. Et la lumière qui revient, comme si rien ne s’était passé.

Au retour à Montréal – merci Lilia pour le transport et la journée, c’était vraiment super – je suis passé à l’hôtel, j’ai édité vite fait une photo de l’éclipse pour la partager avec les amis et la famille, et je suis retourné au bar de la veille : L’Amère à Boire. Micro-brasserie pas loin de l’hôtel. Des bières. Je me suis bien marré, je sais plus exactement de quoi.

Kurt Cobain, le 8 avril 1994, on retrouve le corps. Le 8 avril 2024, la lune mange le soleil. Je le savais vaguement ce jour-là, ça m’avait pas frappé. C’est maintenant, deux ans plus tard, que ça s’aligne. Le concert raté aux Foufs. L’éclipse. Les biches. Le béton de Montréal. La bière après. Des trucs qui ont rien à voir entre eux, sauf qu’ils étaient tous là en même temps, et que c’est peut-être ça une éclipse — un alignement qu’on voit qu’après coup.

Bouarf, c’est n’importe quoi. Y’a aucun rapport. Cela dit, je me réjouis de l’éclipse de 2026. Oh oui.