Joe Dante à la projection de Gremlins à la cinémathèque suisse le 15 avril 2026
Joe Dante à la projection de Gremlins à la cinémathèque suisse le 15 avril 2026

Joe Dante était à la cinémathèque suisse mercredi soir pour présenter Gremlins. 1984, quarante-deux ans. Et le truc c’est qu’en le revoyant, je me suis rendu compte que ce film est beaucoup plus malin que ce que j’en gardais en mémoire.

L’inventeur qui sert à rien

Dans les années 80, le cinéma adorait l’inventeur de garage. Doc Brown, Data des Goonies — le mec qui bricole le futur dans son sous-sol. Sauf que Randall Peltzer, le père dans Gremlins, c’est la version ratée de ce fantasme. Ses gadgets de cuisine explosent, fuient, mutilent. Le mec est en échec professionnel total, mais il s’accroche à son image de pourvoyeur-génie-du-foyer. Et c’est précisément cet entêtement — ramener un “cadeau extraordinaire” pour prouver qu’il assure — qui le pousse à ignorer les mises en garde du vieux sage chinois et à acheter Gizmo. Il voit pas un être vivant. Il voit un trophée. Un truc à posséder.

Le bar

Une fois que le chaos est déclenché, les Gremlins deviennent un miroir assez brutal. La scène du bar, c’est de la masculinité toxique condensée avant que le terme existe : alcool, tabac, jeu agressif, harcèlement de la serveuse, violence gratuite. Les monstres rejouent les codes d’une virilité débridée, libérée de toute contrainte sociale.

Et pendant ce temps, les figures d’autorité masculines sont complètement dépassées. Le shérif comprend rien. C’est Lynn Peltzer, la mère, qui gère. La scène de la cuisine où elle transforme ses ustensiles en armes, c’est quand même assez clair comme message : le mec ramène le problème par son besoin de contrôle, et la femme nettoie les dégâts.

Kingston Falls

Il y a clairement un discours écologiste dans le film. Pas frontal, mais il est là. Le film dit pas que la technologie est mauvaise — il dit qu’elle va droit dans le mur quand elle sert à dominer plutôt qu’à cohabiter. Les trois règles de Gizmo, c’est un contrat avec le vivant, et Rand s’en fout parce qu’il pense que tout s’achète et tout se dompte.

Et il y a une teinte féministe par-dessus, dans le sens où rien ne fonctionne sans les femmes. Mais en fait, est-ce que c’est vraiment du féminisme, ou plutôt du maternalisme ? Lynn sauve la situation, mais elle la sauve en mère, dans sa cuisine, avec ses ustensiles. Elle est pas présentée comme une figure d’autorité à part entière — elle est présentée comme celle qui nettoie. C’est ambigu. Disons que le film montre que les mecs en position de pouvoir sont des billes, et que quand tout part en vrille, c’est les femmes qui assurent. Est-ce que c’est féministe ou juste réaliste, je sais pas trop.

Et Kingston Falls, c’est pas “le monde” — c’est une petite ville américaine, une vision étriquée et confortable du monde. C’est exactement le genre d’endroit où un type peut se croire maître chez lui parce qu’il a jamais vu plus loin que sa rue. Le chaos des Gremlins, c’est ce qui arrive quand cette bulle éclate.

Billy

Le héros, Billy, c’est l’anti-modèle. Il dessine, il est doux, il écoute. Bon, il finit quand même par buter pas mal de Gremlins de façon assez violente — c’est pas non plus un pacifiste absolu. Mais le film propose clairement une alternative au mâle conquérant incarné par son père. Et en 1984, c’était pas rien.

Quarante-deux ans plus tard, Gremlins reste une fable assez moderne sur les dégâts de la virilité mal placée. C’est déguisé en film de monstres pour ados, mais c’est quand même assez finement anti-masculiniste. Et ça, c’est bien.