Préambule : les souvenirs sont les miens, racontés en vrac un soir de juin 2026 — c’est Claude qui les a mis en forme. Puis on a repassé chaque phrase ensemble, jusqu’à ce que chaque détail soit juste, EXIF à l’appui. Ce qui reste est exactement ce que je voulais dire.
Mars 2015, état de Rakhine, Myanmar. Onze ans plus tard, je publie enfin les photos — et l’histoire qui va avec.
On est à Yangon et ça nous botte d’aller voir Mrauk-U. Sur la carte, ça n’a pas l’air si loin. On checke le train : non. La route : vraiment pas possible. Il reste l’avion intérieur, un petit ATR à hélices d’Air KBZ, qui te dépose à Sittwe, la capitale de l’état de Rakhine.

À Sittwe, on a un hôtel, et on est informés d’entrée : couvre-feu à 22h. La situation est tendue avec les Rohingyas, et les locaux n’ont pas l’air tendres avec ces gens. Il y a des défilés dans les rues, et on ne sait pas trop pourquoi. Duf me parle d’un bouquin sur le Rwanda qu’il avait lu — il faisait un lien, même si on ne savait rien de ce que ces gens fêtaient. On ne le sait pas encore, mais ce qu’on effleure là, en touristes, prendra une toute autre dimension deux ans plus tard.

Pour Mrauk-U, c’est le bateau. Déjà, monter dessus est un challenge. Ensuite, tu passes le trajet à te demander s’il va couler.

Mrauk-U, c’est la petite Bagan. Des temples partout, magnifiques, et personne dessus. J’en ai déjà recyclé une image pour parler de couches OSI et de quantique — c’est dire si l’endroit se prête aux empilements.


La vallée de la Lemro
On engage un chauffeur de bateau pour remonter la Lemro jusqu’à un petit village chin — il embarque son gamin, les joues passées au thanaka — c’est lui qui nous guidera dans le village à l’arrivée, notre mini-guide. On avait lu qu’il y avait des villages à aller voir à quelques heures de bateau — et le trajet, c’était aussi ça : voir la vie sur la rivière.

L’histoire, elle, on la connaissait avant d’y aller : les femmes de ces villages ont été tatouées au visage très jeunes, pour éviter, paraît-il, qu’elles soient « volées » par des gens venus du nord qui les auraient mariées de force. Le tatouage comme protection, par enlaidissement supposé. Devant les visages qu’on va voir, le mot « enlaidir » ne tient pas deux secondes.
Le deal est simple et il est inconfortable : elles acceptent la photo contre quelques dollars. Des dollars qu’elles ne gardent pas — ils payent le professeur, qui permet au village d’avoir une école primaire.
J’avais presque honte de déclencher. Elles, pas du tout. Les EXIF sont formels : six femmes, six photos, un seul déclenchement par dame, septante-sept secondes en tout. Elles connaissent l’exercice mieux que moi. Elles prennent la pose devant les tissus qu’elles vendent, elles tiennent le regard, suivante.






Regarde celle devant le tissu rose. Elle a la cataracte — je ne sais pas à quel point elle me voyait, ni ce qu’elle voyait de l’appareil pointé sur elle. Elle tient le regard quand même.
C’est pour ça que je suis content de ces images, onze ans après. Elles ne montrent pas des curiosités tatouées pour touristes. Elles montrent des femmes très fortes, engagées pour leur minuscule communauté — qui transforment trois dollars de photographe gêné en heures d’école pour les gamins du village.

Les troncs sur la route
La veille, à vélo dans les villages adjacents, on était vite tombés sur des troncs posés en travers de la route. En fait, on arrivait dans des villages rohingyas très pauvres, qui barraient les routes pour ne pas se faire agresser.

Je n’ai pas de photo de plus loin, là où la route était vraiment barrée — mais avec les vélos, on passait par le talus.
On y a acheté un peu d’eau et quelques fruits. On a été très bien reçus, par des gens très aimables. La discussion était impossible sans interprète, et on ne faisait pas du journalisme non plus. Je le dis comme c’était : des gens derrière des troncs, aimables avec nous, et qui avaient leurs raisons d’avoir peur.
Deux ans plus tard, le monde entier apprendrait le nom de cette région pour les pires raisons. Je n’ai rien vu venir, je n’avais rien à voir — j’étais un type à vélo qui achetait des fruits.
Avant même que le scandale explose, je me souviens d’une interview de Matthieu Ricard à la RTS — je ne sais plus trop pourquoi il était là, peut-être que le Dalaï-lama venait à Davos pour le WEF. Simon Matthey-Doret lui demandait un statut sur les Rohingyas alors que ça ne faisait pas encore les gros titres — Simon, lui, était déjà au courant de tout. Je l’appelle Simon comme si on se tutoyait : des années de matinale sur La Première à m’éduquer, ça crée des liens à sens unique. Et Ricard avait répondu un truc qui m’est resté : un moine bouddhiste qui tue quelqu’un ne peut pas s’appeler bouddhiste. Les moines de Mandalay n’en étaient pas, des moines — des assoiffés de pouvoir dont la robe safran n’était qu’un déguisement.
Ça m’avait remué parce que moi aussi, je savais. Pas par la presse — par des troncs en travers d’une route, deux ans plus tôt.
Puis le scandale a explosé, et quand Aung San Suu Kyi n’a rien fait, tout le monde s’est demandé pourquoi — et moi le premier, même en ayant vu les troncs en travers de la route et les défilés de types dans les rues de Sittwe. On a compris plus tard : si elle disait quoi que ce soit, les bonzes de Mandalay lui tombaient dessus, et la dictature était de retour. Alors elle n’a rien dit — et la dictature et la guerre civile sont revenues quand même. Je ne sais pas quoi dire sur la dame de Yangon. Je pense qu’elle était complètement coincée entre des fascistes et un peuple manipulé par ceux-ci. Elle était cernée. Le pays est retombé dans la dictature.
Les six femmes de la Lemro, elles, sont toujours sur ces photos. Et elles tiennent toujours le regard.